24 - 03
2008
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photo éditions Montparnasse
Alors que le DVD sur Paul Ricoeur dans la même collection "Regards" pouvait satisfaire le profane qui en retirait l'essence de l'homme et de sa pensée, celui sur Jacques Derrida a choisi une approche physique du philosophe laissant exsuder des bribes de pensées, frustrant pour l'étranger débarquant dans le monde de Derrida...
A la surface de Derrida
Le DVD se décompose en trois parties : le film principal, «D’ailleurs Derrida», sorte de reportage et de rencontres avec le philosophe, «Nom à la mer», long poème de Derrida lu par l’auteur sur fond imagé, et «De tout cœur», série d’interventions de Derrida sur des thèmes précis. Le film principal est bien entendu la contribution principale à la présentation de la pensée du philosophe. Le second, essentiellement construit sur la transmission d’une émotion poétique, est d’un accès beaucoup plus particulier. Le troisième est enfin comme limité à des interventions ciblées de Derrida sur des sujets spécifiques, intéressants par leur mise en œuvre d'une pensée dans un contexte « pratique » mais de ce fait même comme détachés de l’unité du premier document.
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Concernant donc le premier document, il y a bien sûr quelque chose de bien présomptueux pour un non spécialiste à vouloir présenter une pensée large au travers du prisme d’un simple film, quelles qu’en soient ses qualités. C’était déjà la première réaction que j’avais éprouvée en tentant un commentaire sur l’opus de la même collection qui concernait Jacques Ricoeur. Mais après tout, le film s’adressant justement à ce public «naïf», il y a sans doute malgré tout une certaine légitimité à s’essayer à l’exercice.
Le film se présente non pas comme une série d’entretiens systématisés sur les grands thèmes de la réflexion de Derrida, - bien sûr, il en est question -, mais comme une pensée distillée en confidence, à l’occasion de rencontres, de discussions (dont on n’a quasiment que la partie exprimée par le philosophe), dans des situations de voyages, de promenades, rarement d’entretiens formels. L’ensemble est ponctué de quelques interventions de Jean-Luc Nancy, un proche de Derrida, et de quelques extraits de cours donnés à Normale Sup ou aux Etats-Unis.
Derrida y aborde certains des thèmes qui lui sont chers. L’altérité, l’ailleurs, cet ailleurs qui est l’au-delà d’une limite qui doit être en nous pour que nous puissions l’appréhender. Ainsi s’ouvre le dialogue, sur l’affirmation que l’ailleurs est en nous, sinon ce ne serait pas un ailleurs. Puis vient immédiatement la critique des moyens possibles pour transmettre sa pensée, une réflexion sur l’écriture, sur la limite de la communication qui dès lors qu’elle est constituée, dès lors que l’écriture est posée, publiée, lue, ferme le sens aux possibilités qui restaient ouvertes jusque là. En ce sens, l’écriture, celle du livre, celle du film, … est d’emblée posée comme finie, et forcément réductrice. Sans compter, comme Derrida y viendra plus tard dans le film, la forme d’obscénité, d’ob-scénité, pour celui qui écrit à se mettre à l’avant-scène, à imaginer que ce qu’il écrit peut intéresser quelqu’un, à «faire son intéressant». Et sans compter enfin le caractère enfermant pour le lecteur, pour celui qui reçoit le message écrit, de s’adresser ainsi à lui. De cette difficulté de la communication, on peut peut-être retrouver une des sources du concept de déconstruction chez Derrida, dont il n’est étonnamment quasiment pas fait mention sous ce nom dans le film, méthode de lecture recherchant le sens au travers non pas seulement du signifiant des mots, mais de leur coordination, de leur articulation, de la structure qu’ils donnent au texte, de l’image qu’ils dessinent en creux des sens multiples du texte.
Et une fois posés ces éléments de méthode, ces prudences liminaires, peuvent alors s’aborder des thèmes plus larges. Le pardon, la responsabilité, l’hospitalité, le secret, la trace, l’identité, le temps. La responsabilité comme touchant l’initiative de celui qui décide hors de toute référence, hors de tout cadre à penser qui lui offre ou lui impose une norme, qui lui ôte donc la responsabilité de ce qu’il pense être une initiative. L’hospitalité comme acceptation totale de l’autre, dans tout l’exercice de sa responsabilité, comme l’acceptation d’un événement «catastrophique» au sens d’un bouleversement sismique. Le secret comme siège ultime de la liberté, comme essence d’un marranisme autant historique que fondateur. La trace comme cicatrice que toute blessure, physique, psychique, symbolique, communautaire, religieuse, n’a la capacité de marquer le vivant que parce qu’il est justement vivant et finalement construit son identité, à l’image de cette circoncision sur laquelle Derrida avoue avoir accumulé tant de documentation en sachant d’emblée l’impossibilité dans laquelle il se sentait de produire à son propos un écrit satisfaisant. Le temps comme espace de mémoire, de choix, d’évolutions, de constructions, d’échange, de dialogue.
De petites touches en ébauches, en esquisses, on découvre un Derrida incarné, pas seulement aux prises avec une réalité intellectuelle, mais ancré dans une réalité du quotidien, face aux problèmes domestiques de rangement de sa bibliothèque envahissante, du grenier dont il a fait son bureau et qu’il nomme son «sublime», face à la place des femmes, face à ses chats, face au deuil, face à la mort, et comme on le montre dans «De tout cœur» face aux problèmes du politique, de la greffe, de la bioéthique.
Et c’est peut-être justement la difficulté de ce DVD : prendre le parti de montrer un philosophe en action dans sa propre vie, en effleurant les grands axes de sa pensée. Si on y gagne que la pensée s’humanise, il reste néanmoins une certaine frustration à la suivre, à la fois à cause d'un apparent et difficile désordre et du sentiment de n’y pénétrer jamais complètement. On a la sensation d’assister à une présentation plus qu’à une explication, de devoir picorer la surface d’une reflexion qu’on est sans conteste tenté de poursuivre mais par ses propres moyens en se référant à d’autres supports.
Editions Montparnasse 3 films/1 DVD. Sortie le 4 mars 2008.
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Mots-clés : CinéDVD, Jacques Derrida




























































