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"Eros+Massacre" : 69, année érotique + notes sur "Bon à rien"

Kijû Yoshida, 1969 et 1963



05 - 04
2008
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"Eros + Massacre" (1969)


photo éditions Carlotta
 
La vie de l’anarchiste Sakae Osugi vue par une jeune étudiante de 20 ans, Seiko, qui s’interroge sur elle-même, sur sa froideur avec son amant, un réalisateur de spots publicitaires. Pendant la scène où l’homme la dévore charnellement, la jeune femme reste de marbre. Un jeune homme vient alors les regarder pendant l’étreinte et le couple voit qu’il est vu mais ce dernier se détourne, il s’agit d’un jeune homme que Seiko a rencontré peu de temps auparavant et qui reste sourd à ses avances. Premier exemple du mélange réalité et rêve que l’intrusion fantasmée de ce jeune homme dans la chambre du couple. Tout le film est sur ce registre d’un mélange de rêve, réalité, fantasme que le spectateur devra démêler. Le film démarre d’ailleurs sur  l'interrogatoire d’une femme qui pourrait bien être une des compagnes de l’anarchiste Osugi car c’est la démarche que va entreprendre Seiko : s’intéresser au leader anarchiste, ce chantre et premier adepte de l’amour libre, et aussi aux trois femmes de sa vie, pour tenter de se connaître elle-même. Seiko va notamment suivre les traces de Noé Itô, la seconde femme d’Ogushi avec qui il fut assassiné par un officier de l’armée japonaise au lendemain du tremblement de terre de 1923.



Film polémique, à sa sortie, la version longue dût être amputée à cause d’une plainte pour violation de vie privée d’une femme de l’entourage de Sakae Ogushi*. Mais Kijû Yoshida, qui traite ici de l’anarchisme, en utilisant l'opposition masculin/féminin, système impérial/anarchie, en abordant les différents angles de la réalité anarchique en contradiction avec la théorie (et c’est sans doute en cela que la déconstruction du film correspond au kaléidoscope des différents points de vue), va plus loin, démontrant ainsi que le gouvernement voulait anéantir totalement le mouvement anarchiste à cause des idées dangereuses qu’il véhiculait sur la société, la famille.


Au mélange fantasme/réalité, s’ajoute donc la totale déconstruction du film et du récit et même aussi de l’image à l’écran (souvent, la plupart des personnages et des visages sont filmés dans la moitié inférieure de l'écran, on multiplie les décadrages, etc...) donnant au spectateur un multiple travail de choix : rétablir ou interpréter librement les scènes, en ordonner les séquences, en déduire un fil conducteur du récit aussi librement sans doute qu’Ogushi était adapte de l’amour libre… D'après ce que j'ai pu lire, ce choix de donner le choix au spectateur en le désorientant a pour vocation de le priver du piège de l'identification**. Toute sa vie, Yoshida va lutter contre l'identification au cinéma. A noter plus futilement que l'acteur interprète d'Ogushi est splendide avec une ressemblance très frappante avec l'acteur français Marc Porel. Projet d’une ambition démesurée servi par des images d’une beauté parfois sublime à l’ordonnancement sophistiqué qui donne une impression d’art engagé sur un concept plus que d’art cinématographique.


photo éditions Carlotta


Comme je le racontait en sortant de la séance mercredi dernier dans un précédent billet, la copie servie en salle, la reprise dont on parle tant, avait des sous-titres gris clair sur gris (film en noir et blanc souvent délavé) illisibles pour les deux tiers du film et je suis donc sortie à mi-parcours du film, le cou tordu de me tortiller (comme les autres spectateurs de la salle) à tenter d’apercevoir en vain les sous-titres. Il s’agissait de la version courte. Pour la version longue, elle est au programme du Centre Pompidou pour certaines séances, espérons qu'elle a des sous-titres lisibles... A moins qu’il ne s’agisse d’une épreuve supplémentaire de déconstruction du récit, qu’il faille imaginer aussi soi-même les dialogues ! ! ! Avec ce genre d’expérience, on peut d’attendre à tout… Pour un public averti et libre, il va sans dire...

Notes :

* le personnage de'Itsuko dans "Eros + Massacre" correspond à une femme que Yoshida appelle Mlle K, député au parlement, ancienne figure de l'anarchisme et du féminisme, elle  fit scandale en 1916 en poignardant son Sakae Ogushi, son amant, dont elle ne supportait apparemment pas sa liaison en même temps avec Noe Itô. En 1969, Mlle K attaque Yoshida pour violation de vie privée.

** "Eros + Massacre" représente l'aboutissement des théories de Yoshida sur (contre?) le cinéma : refusant que le spectateur soit piégé par l'identification, il s'épuise à construire une relation d'égalité entre le réalisateur (lui) et le spectateur. Pour cela, Yoshida applique le dépassement de soi et même la négation de soi, laissant au spectateur le soin d'interpréter ce qu'il voit et ressent, de mettre le point final au récit. Yoshida démontre ici que le cinéma ne doit pas être une suite d'illustrations mais une oeuvre qui dépasse son auteur. Lire l'interview donnée en mars 1970 à "Positif" que le magazine republie de mois-ci.

"Père, État, Système impérial : à cette structure masculine du pouvoir s’opposent l’anarchisme de Sakae Ôsugi et sa doctrine de l’amour libre... Logique masculine contre passion féminine, l’affrontement de l’ère Taishô et du présent, tout cela convergeant vers l’instant du massacre." (extrait des notes sur le film de l'éditeur)

"Eros + Massacre" (1969), premier volet sur l'anarchie, fait partie d'une trilogie qu'on peut dire politique, le second volet "Purgatoire eroïca" (1970) sur le communisme et le troisième film "Coup d'état" (1973) sur le nationalisme. Ces deux derniers films ne figurent pas sur les 2 coffrets DVD Carlotta mais seront projetés lors de la rétrospective au centre Pompidou. Voir le site officiel...




"Bon à rien" (1963)

  
photo éditions Carlotta

Pour s’initier à Yoshida, je pense qu’il vaut mieux commencer par son premier film à narration linéaire avec un début, un milieu et une fin : «Bon à rien», définition à l’emporte-pièce de l’état d’esprit de la génération nouvelle vague empêtrée dans le désœuvrement, le nihilisme et la débauche pour tromper son ennui chronique. Totalement dans la mouvance Nouvelle vague française et Godard, auquel le film fait clairement référence, quatre amis trompent leur mal de vivre en jouant à se tuer, à faire semblant de mourir, en buvant dans les bars, en enlevant Ikuko, la secrétaire du directeur des entreprises Akiyama, père de Toshio, l’un d’entre eux, première scène du film. Mais la secrétaire, unique personnage féminin du film, ne se laisse pas impressionner et les remet à leur place en les traitant de "bons à rien". Pourtant, Ikuko est séduite par Jun, qui, moqué par ses amis et écartelé entre la tentation d’une relation amoureuse et le partage de la philosophie de l’ennui des copains, finira par nier son sentiment pour elle en arguant qu’ils se sont tenu compagnie pour partager le vide de leur existence. Une existence vide de sens qu’il faudra finir par vider de la vie pour justifier la théorie, joindre le geste à la parole…


photo éditions Carlotta

Voir aussi la programmation de la rétrospective Yoshida,
Centre Pompidou, télévision + sortie DVD dans mon précédent billet...

          


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Note : 3.8/5 (17 notes)



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Pas encore vu "Eros + Massacre" mais les quelques extraits découverts me semblent allêchants! Bon à rien est intéressant mais je te recommande chaleureusement La source thermale d'Akitsu, somptueux mélodrame d'un lyrisme extraordinaire. Peut-être n'accrocheras-tu pas (si tu n'aimes pas Sirk :-)) mais l'expérience vaut le coup d'être tentée. Pour moi, c'est un film sublime!
NB: le film est diffusé sur CinéClassic vendredi...

Dr Orlof - 05.04.08 à 13:17 - # - Répondre -

Bonjour! Je pense que tu as raison pour "La Source thermale d'Akitsu", à lire le pitch, ça me fait penser un peu au "Vieux jardin" que j'ai bp aimé ; pour Sirk, c'est "Le Secret magnifique" qui m'avait horripilée!!! Ce malheureux culpabilisé parce qu'il a soit-disant pris le respirateur du père qui le méritait davantage étant un saint et pas un débauché, un homme qui laisse sa fille et sa femme sans un sou parce qu'il a préféré acheter, sans leur en parler, son paradis sur terre, la religion, le sacrifice, le déluge de catastrophes, l'ex-épouse de Ronald Regan (je n'avais donc regardé que trois films sur quatre pour l'éviter...) "Mirage de la vie", c'est autre chose, le film est subtilement équilibré et il y a Lana Turner top, d'ailleurs, je le connaissais, je me souviens encore dans mon enfance d'une de mes cousines sanglotant pendant le final... Bref, je vais m'atteler à regarder le documentaire qui passe en début de soirée sur Yoshida, ça va m'éclairer un peu, j'ai hâte de lire ton avis car quand j'ai cherché des critiques de Eros+massacre, je n'en ai trouvé aucune, seulement quelques lignes reprises du communiqué de presse partout. Ce pb de sous-titres illisibles, quelle guigne!, des gens sont sortis pourtant motivés et moi aussi à mi-film, j'en avais mal à la tête! PS. Pour le mélo, Hideo Gosha, ce n'est pas mal non plus mais ça passe mieux chez les geishas...

vierasouto - 05.04.08 à 17:19 - # - Répondre -

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