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Guy Gilles, Nouvelle vague proustienne : "L'Amour à la mer"

Guy Gilles, 1963, sortie coffret DVD 7 mai 2008



29 - 04
2008
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Il avait sans doute plus de talent que beaucoup d’autres réalisateurs de l’époque. Il avait la jeunesse, le charme, la douce obstination, la persuasion pour faire tourner dans son premier film ses amis célèbres comme Brialy, Léaud, Delon, Romy Schneider, Juliette Gréco, et dans les films suivants Macha Méril, Delphine Seyrig, la crème de la nouvelle vague. Quant à Jeanne Moreau, son grand amour, rupture qui le précipite dans la dépression, Delphine Seyrig la remplacera dans «Le Jardin qui bascule» (1974). De la nostalgie des films des la première période, Guy Gilles passe, après le difficile tournant du début des années 70, du sombre au désespoir, traitant de sujets qui le préoccupent plus intimement : la drogue dans «Absences répétées» (1972), l’homosexualité dans «Le Crime d’amour» (1981, avec Richard Berry). Son avant-dernier film s’enfonce dans la nuit de l’indifférence du public et de la critique : «Nuit docile» (1986), dix ans plus tard, «Nefertiti» (1996), film inachevé, est un naufrage, Guy Gilles meurt en 1996 à 57 ans.


Guy Gilles sur le tournage de "L'Amour à la mer" (toutes les photos éditions Montparnasse)

On édite aujourd’hui en DVD ses trois premiers films : «L’Amour à la mer» (1963), «Au Pan coupé» (1968), démarrage de sa collaboration avec Macha Méril et adoubement de Patrick Jouané, «son Doinel» (comme Léaud pour Truffaut), et «Clair de terre» (1970) qui raconte le retour en Tunisie d’un double de Guy Gilles qui passa son enfance en Algérie. Pour ce film nostalgique, sans doute le plus populaire qu’il fit, outre Guy Bedos, Roger Hanin, Edwige Feuillère, il engagea Micheline Presle qui ressemblait à sa mère disparue, ce portrait de femme aux yeux bleus que Daniel, le marin de «L’Amour à la mer», tient sous son bras en arrivant à Paris.
 
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"L'Amour à la mer" (1963)


Daniel Moosmann et Geneviève Thénier dans "L'Amour à la mer" (photo éditions Montparnasse)

Geneviève a rencontré Daniel, un marin, lors de vacances d’été à Deauville, rares images en couleur de ce film, images d’un bonheur perdu ou de l’annonce d’une promesse de bonheur, que la jeune fille revoit depuis sa chambre de bonne à Paris. Geneviève habite Paris, Daniel, de retour de son service militaire en Algérie, s’est installé à Brest, la pluvieuse, dont Guy Gilles filme le pavé sempiternellement luisant de pluie, sublimes images de ce pavé noir mordoré sous la pluie la nuit peuplé d'ombres noires, avec au loin les façades des bars, les néons colorés des maigres plaisirs. Car Paris est quasiment toujours filmé dans une sorte de sépia, un noir et blanc tendance sépia, la couleur du souvenir, ce souvenir où Geneviève se plonge tout en vaquant à de modestes activités, un boulot de secrétaire, des discussions avec une copine.

Ce qui est frappant et explique quasiment tout l’esprit du film, ce sont les 13 jours de permission de Daniel qui vient rejoindre Geneviève à Paris. Période filmée en sépia, on est loin de l'image idéale d'un bonheur partagé de se retrouver imaginé par la jeune fille, le couple vit au présent des images qui sont déjà celles du passé, leur histoire n’a d’intérêt que par rapport à leur rencontre l’été d’avant à Deauville aux parasols multicolores sur la plage. Pour enfoncer le clou, passées les deux premières journées ensemble, on ne verra plus Daniel et Geneviève ensemble dans Paris à l’écran, au lieu de les filmer, une pancarte insérée nous informe cruellement que les jours suivants de cette longue permission furent identiques tant la monotonie s’est installée aussitôt dans ce couple. En revanche, aussitôt arrivé à Brest, Daniel s’est installé dans un café pour écrire à Geneviève… Difficile d’être plus Proustien… Cette idée abstraite d’une possibilité d’amour qu’on nourrit religieusement à distance, va occuper un certain temps les deux protagonistes dont l’une attend à Paris le retour de son amoureux (voire le retour de l’été, saison de leur rencontre…) et l’autre dérive à Brest dans le lit d’autres femmes, femmes blondes délurées (petit rôle pour Sophie Daumier) quand Geneviève, la sérieuse, est brune tendance auburn, comme la photo. Quand Daniel habitera enfin Paris après la fin de son service militaire, il rompra avec Geneviève, la réalité ayant eu raison de son déni, il n’aime pas cette femme, il n’aime plus Paris qu’il a tant aimé, d’ailleurs aime-t-il quelqu’un ou quelque chose d'autre que les paradis perdus ? A Brest, Daniel s'est lié d'amitié avec un marin, le film finira d'ailleurs sur cette piste, cet ailleurs d'un rapprochement avec un homme.

Que Guy Gilles ait démarré sa carrière comme photographe, c’est flagrant, un soin extrême est apporté aux compositions, les images sont le centre du récit, les dialogues rares, avec l’élocution distanciée de la Nouvelle vague apportant plus un ton nostalgique, une musicalité mélancolique, que des informations, une musique éclectique très présente aussi, vieille chanson française (comme chez Eustache) mais également les 4 Saisons de Vivaldi qui marquent les temps de l’attente de Geneviève.



Daniel Moosmann dans "L'Amour à la mer"

Un film documentairement nouvelle vague avec ses jolies filles un peu trop sages, leurs brushings crêpés sixties, leur mal de vivre doucereux, cette sorte de langueur à se déplacer, à se distraire sans joie, à parler d'amour, à parler de soi, à attendre... Avec cette voix monocorde qu'on dirait extérieure aux personnages, une voix pas différente quand elle devient off pour le récit, les années d'avant l'hyperconsommation avec le choix entre le mariage bourgeois et le départ, la recherche d'expériences limites, une époque insomniaque où on rêve éveillé, vaguement déprimé, un rêve atone en noir et blanc.

 

Romy Schneider dans une scène coupée de "L'Amour à la mer"
 
Contemporain de Godard, Macha Méril dit de Guy Gilles qu’il avait un cœur, pas Godard, qui lui n’avait qu’un cerveau… Le film, foncièrement nouvelle vague, possède un ton personnel, une poésie, un romantisme mais pas celui de Truffaut, sauf pour le personnage de Jouané, le double de Guy Gilles comme Léaud l’était pour Truffaut. Mais si l’un se consume dans la passion insatiable, l’autre débarque au cinéma comme un fantôme déjà mort de l’autre côté de la Méditerranée… Comme le dit Daniel à Geneviève "oh moi... mort ou vivant... ".

Guy Gilles rappelle plutôt un cinéma du côté d’Eustache où on aurait gommé le verbe pour les images, des visages ou parties de visages de femmes en gros plan souvent très modernes, des actrices filmées avec amour, embellies par la caméra qui capte la lumière intérieure de leur regard inondant furtivement leur physionomie. Mais toujours cette incurable nostalgie, ce culte de la photo souvenir, cette recherche du temps perdu (paradis perdus, paradis puisque perdus), ce ressassement d’un passé mythifié qui empêche tout présent heureux, cette fuite inconsolable dans les sensations. Le cinéma de Guy Gilles donne l’impression d’un cinéma inconsolable.

Est-ce à cause de ce miroir ostensiblement dépressif qu’il tendait au public qu’il fut ignoré de son vivant ? Est- parce qu'il ne jouait pas le jeu de l'énergie nouvelle vague, de la jeunesse star, de l'auto-promotion? C'est en tout cas assez incompréhensible que ce cinéaste n'ait pas trouvé sa place, mort trop tôt ou trop tard, à la fois trop jeune et trop vieux, démoli par l'émergence de la folie broyeuse seventies.

 

 Guy Gilles et Jean-Pierre Léaud (au centre), guest star de "L'Amour à la mer"
 
 
Coffret 3 films "L'Amour à la mer", "Au Pan coupé", "Le Clair de terre"/2DVD éditions Montparnasse ; en bonus, Guy Gilles photographe, interviews des protagonistes de l'époque, à noter un film d'un heure très intéressant "Lettre à mon frère Guy Gilles trop tôt disparu".
 
site officiel sur Guy Gilles...


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Note : 4.5/5 (2 notes)



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