01 - 12
2008
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Au sein de la galaxie du cinéma français et européen, l’entité Straub-Huillet fait figure d’étoile filante tant le couple a su bâtir une œuvre hors normes, intransigeante et absolument irréductible aux canons du cinéma traditionnel. C’est cette œuvre que les éditions Montparnasse nous proposent de redécouvrir minutieusement en DVD, à raison de deux coffrets par an. Nous voici arrivés au troisième tome de la collection, composé de trois long-métrages : "Chronique d’Anna Magdalena Bach", leur film le plus célèbre (et leur plus gros « succès » public), "Leçons d’histoire", d’après Brecht et "Antigone" dans la version adaptée pour la scène par Brecht de la traduction d’Hölderlin de la tragédie de Sophocle.
Autant prévenir d’emblée les néophytes, le cinéma des Straub est d’une rigueur et d’une intransigeance à faire passer les œuvres de Bresson pour de frivoles vaudevilles. A ce titre, je recommande à ces mêmes néophytes de ne pas se lancer dans cette œuvre en commençant par "Leçons d’histoire" dont l’impitoyable raideur risque de décourager les meilleures volontés. A titre d’exemple, sur les 84 minutes que dure le métrage, trente sont consacrées au simple enregistrement d’une balade en voiture dans les rues de Rome. La caméra est fixe, placée dans l’habitacle du véhicule et se contente d’enregistrer le paysage qui défile devant le pare-brise. Lorsque le conducteur en a terminé avec ses déambulations, il rencontre des personnages vêtus à l’antique qui récitent le texte de Brecht (le film est tiré de son roman inachevé "les affaires de M. Jules César"). La traduction littérale et parcellaire de Danièle Huillet n’aide pas vraiment à comprendre un texte déjà obscur et le film devient vite exaspérant tant le rigorisme des cinéastes tend ici au systématisme.
Une seule séquence, magnifique, est à sauver de "Leçons d’histoire" ; lorsque le personnage qui fait office de fil conducteur (si j’ose dire !) rencontre un paysan qui fut légionnaire pour Jules César. Le montage se fait alors plus tranchant, le cadre est somptueux et l’on retrouve cette attention toute particulière aux éléments naturels et environnants qui fait le prix du cinéma des Straub (le travail sur le son est remarquable). A travers ce passage, nous retrouvons d’une certaine manière ce qui constitue l’essence de leur œuvre : la confrontation d’œuvres (littéraires, théâtrales…) au monde contemporain et une façon toute personnelle de n’en retenir que ce qui résiste (au temps, aux pouvoirs…).
Voyez "Antigone" : la pièce est jouée dans un décor naturel somptueux (sauf erreur, en Sicile) par des comédiens en toges qui déclament leur texte de façon à bien détacher tous les mots et à s’en tenir à eux (le ton est neutre, délesté de toute psychologie ou émotion parasite). Grâce à ce dispositif, nous assistons à la confrontation entre une nature immuable et indifférente aux passions et folies des hommes (rarement on aura senti avec autant de force dans un film la présence du vent ou les infimes variations de lumière provoquées par le passage de nuages devant le soleil…) et un texte vieux comme le monde. De ce dispositif, les Straub parviennent à tirer du texte des éléments qui résistent au temps et qui sont toujours d’actualité de nos jours. Rien d’étonnant à ce qu’ils aient fini par évoquer la figure d’Antigone, cette jeune femme déterminée à s’opposer jusqu’à la mort au roi Créon (son oncle) qui refuse une sépulture à son frère tué à la guerre. Le personnage d’Antigone est l’une des grandes figures de la résistance au pouvoir, de cette raison du cœur qui s’oppose à la raison d’Etat. Les cinéastes en font une véritable guerrière (sa sœur l’appelle « sauvage ») et de leur film un véritable brûlot contre tous les pouvoirs qui ensanglantent la face du monde par vanité, égoïsme et volonté de puissance. Pour être encore plus clair, le film se termine par une citation de Brecht dont je vous livre la conclusion : « car l'humanité est menacée par des guerres, vis-à-vis desquelles celles passées sont de misérables essais, et elles viendront sans doute, si à ceux qui tout publiquement les préparent, on ne coupe pas les mains. »
Pour ceux qui ignorent tout du cinéma des Straub, je conseille pour ma part de débuter par "Chronique d’Anna Magdalena Bach", sans doute leur film le plus « accessible » (je n’aime pas tellement ce mot dans la mesure où de très beaux films comme "Sicilia !" ou "Antigone" ne présentent pas de « difficultés » particulières mais demande juste l’acceptation d’un autre rythme, d’une autre manière de faire du cinéma) dans la mesure où la musique de Bach peut faire plus facilement avaler la pilule de plans fixes qui peuvent durer parfois jusqu’à sept ou huit minutes.
Dans le documentaire que Pedro Costa leur a consacré ("Où gît votre sourire enfoui ?"), Jean-Marie Straub donne sa propre définition de la mise en scène qu’il résume en trois étapes : d’abord, une idée ; ensuite, une matière, enfin une forme qui naît de la matière. Il récuse totalement l’idée d’un film qui naîtrait d’une forme pure, détachée de toute la matérialité du monde. Pour eux, la matière d’un film, c’est souvent l’œuvre littéraire (Brecht, Hölderlin, Vittorini, Pavese, Corneille…) placée dans un milieu défini. Dans "Chronique d’Anna Magdalena Bach", c’est la musique.
Adapté de la petite chronique tenue par la deuxième épouse de Jean-Sébastien Bach qui passa près de 30 ans à ses côtés, le film délaisse rapidement les éléments biographiques, traités d’une manière lapidaire et monocorde (un décès d’enfant est placé sur le même plan que la commande d’une messe) pour ouvrir le cadre à la musique. Magnifiquement composés et photographiés (le noir et blanc est somptueux), les plans dessinent une architecture idéale pour que la musique puisse advenir et s’épanouir. Ce sont, par exemple, ces légers travellings qui offrent l’occasion à d’autres musiciens d’entrer dans le cadre et de donner plus d’ampleur à la musique. Ensuite, il n’y a plus que cette musique, superbe et intense (je gage que le passage de "La passion selon Saint-Mathieu" vous remuera les tripes) et ce sentiment qu’elle compose la matière même du film, qu’elle n’est pas traitée simplement comme un élément dramatique, ni un succédané décoratif ou illustratif.
A travers ces compositions musicales dont nous voyons qu’elles s’inscrivent dans un contexte culturel et politique précis (œuvres de commande, nécessité de gagner de l’argent, volonté de respecter la liturgie…), les Straub tentent d’extirper ce qui résiste dans cette musique à toutes ces contingences. Paradoxalement, alors qu’il n’existe pas cinéastes plus matérialistes, "Chronique d’Anna Magdalena Bach" est parfois porté par une force quasi-mystique qui s’exprime par de très beaux plans de nature que berce la musique de Bach. Comme les cinéastes ne sont pas croyants, voilà qui nous permet de conclure avec Cioran que « s'il y a bien quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu »...
Mots-clés : CinéDVD, Extérieur Blogs, Huillet et Straub, cinéma français, Dr Orlof



























Commentaires
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m - 15.12.08 à 16:09 - # - Répondre -