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"La Prima notte di quiete" ("Le Professeur") : amours défuntes

Valerio Zurlini, 1972



10 - 12
2008
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Le titre original du film, "La Prima notte di quiete", fait une référence directe à la mort qui est la première nuit de repos car sans rêve dans un vers de Goethe que cite Daniele Dominici (Alain Delon). Ce film de Zurlini est son film le plus désespéré, sans doute le plus autobiographique aussi, partiellement du moins, par ailleurs, il semble que le film ne soit pas montré aujourd'hui dans sa version intégrale, il y aurait eu des coupures, des scènes manquantes, notamment sur les relations du professeur et de son épouse, Daniele et Monica, ce couple qui reste ensemble plus par désespoir que par habitude, comme elle le lui dit... Pourtant, je suis une fan de ce film que je viens de revoir encore, la pièce de théâtre avec Delon l'autre jour "Love letters" m'ayant donné envie de retrouver ce portrait d'homme blessé au delà de l'imaginable, déjà mort.
 
Rimini en hiver, quoi de plus triste qu'une plage grise et blanche sous un ciel polaire, bas, de la couleur des immeubles en béton, un désert urbain aux portes de la ville engourdie attendant une météo meilleure. Un homme en manteau poil de chameau usé vient d'arriver à Rimini pour remplacer un professeur du lycée pendant quelques mois. Dans son CV trop brillant, il y a des zones d'ombre, le directeur comprend tout de suite que ce nouveau professeur n'a aucune vocation d'enseigner. Dans la classe, les élèves ont 19 ans, ce sont déjà des adultes qui végètent dans leurs études, préoccupés de pétitions, de relations. Mais Le professeur Daniele Dominici s'en fout, seule lui importe la beauté d'un vers de Pétrarque et si ça intéresse quelqu'un, tant mieux... Pourtant, une élève attire son attention car elle est aussi désespérée que lui : Vanina Abati, superbe brune au cheveux très longs, le regard brun immense et triste. Très vite, Daniele comprend par les sous-entendus en ville que Vanina est une paria. Très vite aussi, Daniele se lie avec les notables oisifs de Rimini qui traînent leur ennui d'une partie de poker à une soirée en boite, une dolce vita lugubre, paresseusement dépravée, languissante. Il y a Marcello (Renato Salvatore), le promoteur immobilier, la bonne pâte de la bande, Spider le pharmacien (Giancarlo Giannini, génial), secrètement amoureux de Daniele, le seul qui le regarde vraiment, et encore Lydia, blonde platine en manteau d'ocelot, enfin, Orlando, caractériel, violent, qui entretient richement Vanina qu'il terrorise.


  

 
La part la plus déprimante du film, c'est la cruauté des relations du couple marié Daniele et Monica (Lea Massari) dont on comprend par  allusions que non seulement elle l'a trompé avec un amant plus jeune qui l'a plaquée mais qu'elle se sent humiliée et coupable que son mari soit resté avec elle par pitié, par cette bonté qu'elle ne comprend pas. Il y a une sauvagerie de bêtes blessées entre ces deux époux minés par un désespoir ancien, accrochés l'un à l'autre tout en se détruisant sans pouvoir se quitter vraiment, on verra que la fin va loin dans leur impossibilité à se séparer... En parallèle, les relations de Daniele avec Vanina (comme le livre "Vanina Vanini" de Stendhal qu'il lui prête) sont un jeu de miroir, les deux partenaires, même si ils viennent de catégories sociales aux antipodes, sont identiques et intuitent parfaitement que leur histoire n'a aucun avenir, qu'ils sont déjà rongés de l'intérieur, détruits, incapables d'autre chose que de se consoler ensemble, mais ils choisissent de s'illusionner pour s'octroyer quelques rares moments d'amour comme volés à leur destin tragique. Daniele représente pour Vanina (Sonia Petrova) la même chose qu'elle représente pour lui : échapper à son destin, au cycle du malheur, lui à sa relation délétère avec sa femme, faisant écho au fantôme d'une cousine de sa jeunesse suicidée par sa faute (il le croit), elle à son passé honteux à Rimini,  sa mère prostituée qui l'a vendue aux notables de la ville, un passif sans cesse rappelé par Orlando, son amant et protecteur qui ne veut pas épouser une putain.
 


 
Servi par un Alain Delon jamais aussi performant que quand il se glisse dans la peau d'un homme blessé à mort qu'on jurerait qu'il connaît intimement, engoncé dans ce manteau camel qu'il ne quitte jamais même dans une boite de nuit, le regard mat bleu de la mer de Rimini en hiver comme un cri muet d'une mélancolie incurable, le corps exultant parfois dans les sursauts d'une sexualité animale, sauvage, vite anéantie, c'est à n'en pas douter un de ses meilleurs rôles. D'ailleurs Alain Delon s'est fait producteur du film quand il a remplacé Marcello Mastroniani prévu pour le rôle (qui avait déjà joué dans le magnifique "Journal intime" de Zurlini, vrai mélodrame). Si les spécialistes de Zurlini pensent que le film est imparfait (je l'ai entendu dire), c'est justement cette imperfection toute relative (on n'est pas au niveau de perfection des compositions picturales de "Journal intime") qui donne de la vérité et de la chair à ce film désespéré, à ce héros déglingué qui se comporte comme un prince déchu dans une station balnéaire déserte, une ville de province viciée. Mais la manière de filmer comme un peintre de Zurlini, ces visages cachés à moitié par l'obscurité, puis éclairés en rouge, en bleu, en blanc (la scène dans la boite de nuit), l'ambiance grise et jazz, le style de la première à la dernière image, demeurent la préoccupation principale du réalisateur, un artiste, un vrai. Quel film, quels acteurs, actrices (Lea Massari, l'épouse, Alida Valli, la mère de Vanina) quelle ambiance, quel style, on est très haut dans le ciel du cinéma.




 
Il existe peu de films de Zurlini visibles qui en a d'ailleurs tourné très peu (environ 7, je crois) : "Eté violent", "La Fille à la valise", "Journal intime", "Le Désert des tartares" et "Le Professeur". On trouve actuellement en DVD  "Eté violent", "La Fille à la valise" et avec un peu de chance l'ancienne édition du "Professeur" dans la collection Alain Delon.

Lire les critiques d'"Eté violent" et de "Journal intime"....





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