31 - 01
2008
-

Isabelle Huppert et André Marcon


Isabelle Huppert et Eric Elmosnino
Comme exceptionnellement sur ce blog, parlons d’une pièce de théâtre, celle dont tout le monde parle parce qu’Isabelle Huppert y joue le rôle principal et qu’elle est écrite et mise en scène par Yasmina Reza, la biographe de Sarkozy, serait-on tenté de dire aujourd’hui, non, quel esprit chagrin… L’auteur de théâtre la plus fêtée, saluée, jouée dans le monde entier. Depuis "Art", Yasmina Reza, qui est aussi auteur tout court, n’a plus lâché la rampe du succès au point que ça a attisé ma curiosité car je n’ai pas vu "Art", ni la première version, ni la reprise, ni lu ses livres, eh oui, il était temps d’être curieuse…
Qu’est-ce qui plaît tant aux bobos qui se pressent aux pièces de Yasmina Reza ? Qu’elle les mette en scène et les critique gentiment ? Cette impression de faire un petit examen de conscience pas trop rude? Sans doute… Car la pièce ne va pas révolutionner les consciences, étirant sur 1h30 une idée simple et vraie : sous le bourgeois hypercivilisé sommeille un sauvage qui s’ignore.
-----
Véronique et Michel Houillé, les parents de Bruno, 11 ans, reçoivent Annette et Alain Reille, les parents de son ancien copain de classe Ferdinand qui lui a cassé deux dents "armé d’un bâton". On démarre sur cette phrase, pas "armé", "muni", dit le père de Ferdinand, il s’agit donc d’une réunion de conciliation des deux ménages pour tenter de trouver une solution amiable avant la valse des avocats et des assurances. La pièce observe le basculement d’une situation où les Reille, partis pour s’excuser, vont petit à petit perdre le contrôle de leurs propos et de leurs gestes pour finir par être grossiers et agressifs, les dents du petit Bruno, ils s’en foutent, pire, c’est bien fait pour lui… Pendant ce temps, les Houillé ont progressivement baissé la garde, passant de l’amabilité à la colère ou au découragement, cependant que les problèmes de couples des uns et des autres ont pris le dessus pour ne revenir que de plus en plus rarement à parler de leur progéniture.
Alain Reille, avocat d’affaires, arrogant et téléphone mobile addict, est le seul qui s’écroule en silence quand on le prive enfin de son téléphone. Les autres vont s'exprimer au delà de la mesure. Annette Reille, conseiller en patrimoine, férue de mode avec ses collants violet et son manteau anis, son sac oversized, bascule la première, révélant rapidement la névrosée soupe au lait sous la femme réservée. Chez les Houillé, on résiste jusqu’à ce qu’Annette Reille vomisse sur le livre d’art de Véronique Houillé, Huppert se jette à plat ventre sur le canapé, unique décor de la pièce, en tapant des pieds de colère. Enfin, Huppert s’anime, jusque là, on se demandait bien ce qu’elle avait pu trouver à ce rôle d’une grande fadeur, elle habituée aux beaux textes, aux sensations fortes.
Mais le personnage le plus intéressant, c’est Michel Houillé, un gros nounours sympa qui fait les corvées, on voit André Marcon encombré d’un plateau, d’un sac, d’un manteau, allant chercher du clafoutis, servant des verres… Pour un bavardage de convenance où sa femme raconte que leur fille est fâchée parce que son mari a jeté le hamster de la maison à la rue, Michel Houillé va se faire traiter d’assassin, de type qui se prend pour John Wayne mais incapable de prendre un animal dans ses mains… Michel Houillé, spécialisé dans la vente d’électroménager, n’est un bobo que par cooptation, par son mariage avec Véronique qui écrit un livre sur le Darfour et se sent concernée par le monde, la rencontre avec les superbobos Houillé le fait sortir de ses gongs, il verbalise ses rancoeurs…
Peut-on parler de mise en scène? N’ayant pas l’habitude du théâtre, je n’en sais rien mais ça ne saute pas aux yeux, il semble qu’on fasse confiance aux acteurs qui sont tous très bien, si Yasmina Reza a une qualité, c’est son sens du casting. Quant au décor, il ne pèsera pas sur le budget de la pièce, un canapé, des livres, une chaise, des vêtements rouge de préférence, Huppert, filiforme avec un petit gilet orange et la jupe assortie, de hauts talons en cuir crème. Une tenue mode pour Valérie Bonneton avec un ravissant manteau anis à col de fourrure, un gilet rouge pour un des maris, un costume pour l’autre, et surtout, un téléphone mobile! Car on ne se lasse pas de mettre en scène l’enfer du téléphone portable depuis quelques temps, on l’éteint dans la salle et on le revoit aussitôt sur l’écran, sur la scène, à la télé… (mais il ferait comment Jack Bauer sans portable ? Ce n’est pas le sujet ?)
Il semble que le sujet post pièce soit : a-t-on ri? A-t-on suffisamment ri pour justifier d’avoir payé 51 Euros (-20% tarif amélioré les premiers soirs) une place de théâtre à mission de railler nos travers, se moquer de nous? Le prix d’une consultation chez un psy, en moins douloureux… On a ri, un peu… La pièce possède une caractéristique : elle est aérée de silences pour faire vrai comme dans la vie, on ne se connaît pas, il y a des blancs dans la conversation, sauf qu’ici, ces blancs, on les traîne du lever de rideau au salut final des acteurs, des petits silences tellement fréquents et réguliers qu’on finit par les attendre… Sans entracte, la pièce démarrant à 20h45, à 22h20, on est dans la rue. On ne s’ennuie pas, on passe un moment sans ennui (la grande menace de notre société des loisirs), sans plus... Huppert y étant pour beaucoup, on l’observe, son aisance, sa concentration, sa capture du rôle à la moitié de la pièce, elle prend le pouvoir, le cinéphile sera heureux de la voir "en vrai", c’est bien entendu elle qui m’a décidée à m’asseoir sur un fauteuil du théâtre Antoine.

Isabelle Huppert, Valérie Bonneton et André Marcon

"Le Dieu du carnage"
Théâtre Antoine
14 bd de Strasbourg Paris 10°
100 représentations à partir du 25 janvier 2008
Mots-clés : exception planches, Isabelle Huppert, Le Dieu du carnage, Yasmina Reza



























































Commentaires
Ah... Tu as pu voir cette pièce !
Je t'envie vraiment.
Reza ne m'intéresse pas spontanément (pas à cause de sa bio de Sarko, ça c'est ailleurs), mais voir Huppert sur scène : je trouve que c'est toujours une chance.
Enfin, comme j'ai pu la voir trois fois par ailleurs, cette fois j'essaie de prioriser une autre aventure...
Même si j'aime beaucoup le travail d'Elmosnino et de Marcon.
Bref, content d'avoir pu lire un peu la suite des aventures d'Isabelle sur les planches chez toi.
Dommage que ça n'est pas l'air indispensable...
Je serais curieux de savoir ce qui l'a incitée à choisir cette partition.
D&D - 03.02.08 à 18:00 - # - Répondre -
← pas emballée!
Bonsoir! C'est un peu le hasard qui m'a conduite à voir cette pièce, une de mes amies habite à côté du théâtre Antoine, c'était l'occasion de se faire une petite sortie nouveauté théâtre tranquille... et puis, je n'avais jamais vu Isabelle Huppert sur scène, donc, voilà, c'est fait! Mais, comme tu l'as perçu, je ne comprends pas cet engouement pour Yasmina Reza. Le lendemain, j'ai écouté soigneusement une critique radio de Télérama et un autre critique louangeurs sur la pièce, mais je n'ai pas entendu d'arguments qui justifiait leur enthousiasme, ça allait de soi, "Reza n'a pas son pareil pour...", etc.. C'est posé comme un axiome. Ceci dit, je suis totalement profane en théâtre, donc, tout çà m'échappe.
vierasouto - 03.02.08 à 19:32 - # - Répondre -
Pas si top...
J'étais à la première le 25 janvier dernier. Le théatre était plein. Proche de l'explosion. Un vrai sauna. Je connaissais Hupert au Cinema mais pas au théatre et là, j'avoue être resté sur ma faim. Beaucoup de trou de mémoire, de rattrapages (certe, très pros), de racommodages et très clairement une abscence de mise en scène. Pour 51€, au aurait aimé, malgré un bon casting, un peu plus d'investissement dans la mise en valeur de l'histoire ou les bons mots volent dans une ambiance bobo. Reza écrivain sans aucun doute, "people" et metteur en scène beaucoup moins.
clefort - 05.02.08 à 00:49 - # - Répondre -
← léger forme&fond
Donc, sur la forme, je ne suis pas la seule à avoir vu une absence de mise en scène! Sur le fond, je suis parfaitement d'accord, c'est effleuré. C'est très étonnant cet engouement systématique pour tout ce que fait Y.Reza, peut-être dans cette légereté, cette façon de ne pas creuser son sujet, d'avoir l'air de ne pas y toucher quand elle n'y touche pas non plus, voit-on un miroir bobo fidèle qui serait le propos de ses pièces... Isabelle Huppert est bien à partir de la moitié de la pièce mais on se demande un peu pourquoi, elle habituée aux beaux rôles, s'est engagé dans ce travail.
vierasouto - 05.02.08 à 13:32 - # - Répondre -
Je découvre votre site grâce à Jeanne Moreau (voir mon commentaire) et je tombe ensuite sur Isabelle Huppert, une autre actrice qui me passionne ! Nous avons déjà quelques passions communes on dirait ;)
Je ne peux encore rien dire sur le Dieu du Carnage mais je reviendrais laisser mes impressions quand je l'aurais découvert ;)
Merci pour toutes ces photos, pour toutes ces impressions vraiment passionnantes qui donnent envie de découvrir à notre tour ce qui vous a séduit !
Juliette - 11.02.08 à 20:57 - # - Répondre -
← pour Huppert alors!
Huppert dans une comédie, c'est rare! Mais je partage pas ce bel enthousiasme de la critique comme je lisais dans "Elle" tout à l'heure parlant d'une pièce "à hurler de rire", on en est très loin... On est là vraiment dans le snobisme parisien et je ne nie pas que c'est toujours gratifiant de voir en chair et en os une actrice qu'on admire mais il ne faut pas en attendre beaucoup plus. Donc, j'attends votre commentaire si vous vous décidez à y aller!
vierasouto - 12.02.08 à 01:29 - # - Répondre -