04 - 04
2008
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Je prends le relai du blog confrère et ami Dr Orlof après avoir visionné le dvd de «Sicilia» : comme c’est la première fois que je regarde un film des Straub, je suis frappée par une chose, la discordance entre les images magnifiques et la récitation non stop d’un texte, ici, il s’agit des "Conversations en Sicile" (1938-39) de l'écrivain italien Elio Vittorini (1908-1966). Bien entendu, je sens confusément que l'amateur du cinéma des Straub doit penser exactement l'inverse, qu'une terre est transcendée par une lecture d'un texte approprié, c'est sans doute là leur démarche...
Un homme de dos sur le quai du port de Messine, deux siciliens lui disent qu’il est américain, qu’en Sicile, personne ne mange le matin, l’homme est né à Syracuse et habite à présent New York. Ensuite, ce n’est pas un mais deux hommes de dos qui conversent, ils parlent d’un métier innommable, ce sont des notables, l’un dit que sa mère invente qu’il est employé au cadastre. Mais leur sujet de conversation tourne autour de la misère et de la dangerosité des pauvres : «chaque crève la faim est un homme dangereux»... Dans un compartiment, des hommes palabrent, surtout un qui s’exprime comme un professeur, c’est ce que pensent les autres voyageurs, ça doit être un professeur. La bonne idée du réalisateur, c’est d'uiliser dans le texte la force évocatrice du nom des villes et des villages les plus reculés : ils articulent les noms de lieux comme des chants, beauté de la langue italienne qu’on comprend quasiment sans sous-titres tant l’élocution est lente et articulée, précise. Sauf que ces énumérations sont tellement plus parlantes quand on parle du pays loin de son pays (la force immense de l'imaginaire alors qu'ici on recherche la confrontation théorique avec le réel). L’arrivée à Catane se fait en silence, on a coupé le son, les beautés du paysage suffisent et suffiraient d’ailleurs la plupart du temps...
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Voyage initiatique de l’américain revenant au pays l'interroger, s'interroger, retrouver les odeurs, les couleurs, les souvenirs du passé, se retrouver lui-même, tous ces stimuli extérieurs réactivants devraient alors réveiller les sensations de l'enfance censées être la clé de l'âge adulte de l'expatrié. Au centre du voyage : aller visiter sa mère, son père mort, une étrange relation s’établit avec cette mère dont il veut savoir la vie de femme, il l’interroge. La mère se plaint du père dont l’absence ne lui pèse pas, un homme trop gentil qui appelait toutes les femmes des reines, qui la trompait avec ces femmes qu’il idéalisait, alors que le grand-père était plus sanguin, les emmenait directement dans un vallon. La mère aurait préféré le vallon aux poésies du père puisque de toute façon, ça finirait ainsi. La première conversation sur le port avait trait aux oranges dont personne ne voulait, mais sans vendre ces oranges, impossible d’acheter du pain, rien n'a changé. La dernière conversation se passe sur la place du village avec un rémouleur, un métier qui n’existe plus, le temps s'est figé.
Le pays et les paysages servent de théâtre à ce déluge de paroles déclamées toutes sur le même ton d’une neutralité balisée, sans doute afin de conserver au texte sa puissance, ne pas l’entacher d’interprétation, mais il semble qu’il résulte de l'expérience une cruelle alternative : image ou texte, il faut choisir ; le texte tue l’image, la parole dévore les paysages, on croule sous les mots comme les protagonistes sous le poids du passé, du passif, de la misère (et on sent bien qu'il faudrait ressentir le contraire, que les mots sont là pour exalter la terre de Sicile mais n'est-ce pas là une vision intellectuelle d'étranger sans mémoire, sans expérience viscérale de la terre, sans enfance vécue dans le pays...). C’est pour cela que les Straub ont l'intuition de couper le son lors du panoramique sur le paysage vu du train, pour faire respirer le paysage, lui ôter sa mémoire, pour démontrer ce que serait la Sicile sans la mémoire du passé, un paradis retrouvé, mais les retrouvailles avec la mère sonne le glas de la terre vierge, emmêlée dans ses souvenirs, elle casse l’image du père, elle se montre autrement que l’image maternelle espérée, comme une femme frustrée, dure, vindicative, non apaisée, non apaisante, irritée comme la terre sicilienne, la femme est devenue l’île et l’île est une femme géante qui se plaint.
Pourtant, en toile de fond, en filigrane sonore, des petits bruits rassurants comme le clapotis de l’eau sur le port, la nature existe la dessous, enfouie sous l’histoire, asphyxiée d’humain et se faufile parfois, si rarement. Le film en noir et blanc rappelle un peu les visages du cinéma d’un Fritz Lang, l’époque expressionniste allemande matinée de néoréalisme italien (très belles images, on finit par l'oublier...), ces visages trop larges, comme obèses, eux-mêmes marqués de sillons comme la terre, ces faces noires et grises dont le regard et l'âme sont enfouis dans un passé omniprésent qui déborde de ces noms de villages qu’on traversait dans l’enfance. Qui n’a pas revécu sa ville d’enfance en citant le nom des magasins, des rues, s’enivrant de mots agissant comme un voyage dans le passé (et c'est bien vu s'agissant des mots seuls faisant appel à un imaginaire non imagé, non figé) tant qu’on parle, les choses existent encore, le silence, c’est la mort et le repos aussi et le film est tout sauf reposant, éprouvant, dans l’épreuve, la recherche forcenée d’une impossible neutralité émotionnelle… Dure expérience que ce film pour le cinéphile qui voit se profiler avec la terre sicilienne la marque de son niveau d’incompétence, étranger à la Sicile, étranger au film, étranger sur sa terre…
Les éditions Montparnasse on entrepris de publier toute l'oeuvre de Huillet et Straub, soit 27 films, après le coffret n°1 paru en octobre 2007, ce coffret n°2 consacré aux oeuvres italiennes vient de sortir le 4 mars 2008. Les deux coffrets suivants paraîtront en octobre 2008 (oeuvres allemandes) et mars 2009.
Coffret n°2/3DVD/ avec "De la nuée de la résistance" (1978), "Sicilia !" (1998), "Ces rencontres avec eux" (2005) et "Fortini/Cani" (1976).
Lire aussi sur le blog du Dr Orlof la critique de "De la nuée de la résistance"...
Note CinéManiaC :

Mots-clés : cinéculte, cinéDVD, Sicilia, Huillet et Straub, cinéma français



























































Commentaires
Beau texte! Je pensais que tu aimais moins le film mais il me semble que tu en saisis de très belles choses.
Je suis en train de lire "Conversation en Sicile" et il faut insister sur l'absolue fidélité des Straub au texte de Vittorini.
Je ne suis pas sûr que la parole "tue" l'image : c'est plutôt un exercice passionnant de confrontation des mots (déjà datés puisque écrit dans le contexte du fascisme italien), à la matière (la terre, la mer, les paysages immémoriaux de la Sicile) et de voir ce qu'il reste de cette parole (l'appel à la résistance est toujours d'actualité).
Je trouve que "Sicilia!" est l'un des films les plus "légers" des Straub, plus "abordable" en tous cas que "De la nuée à la résistance", très intéressant mais aussi assez dur à assimiler...
Dr Orlof - 04.04.08 à 17:34 - # - Répondre -
← mémoire
Je ne crois pas pour ma part qu'il soit des paysages immémoriaux et c'est bien là où le bat blesse... Cette position intellectuelle est louable, et je comprends bien l'intérêt politique du texte encore d'actualité quarante ans plus tard ou je ne sais plus exactement, c'est une expérience théorique mais viscéralement, on ne peut pas pénétrer la mémoire de l'autre, celle qu'on a pas absorbée soi-même, on reste en surface, je ne sais pas si je m'exprime clairement... Je pense que débutant sur un film sur la Sicile, ça m'a d'autant plus accrochée à cause de l'insularité... Mais bon, je ne suis pas une intellectuelle mais davantage une instinctive, c'est aussi le pb. ..
vierasouto - 05.04.08 à 08:59 - # - Répondre -