07 - 03
2008
-

Il ne faut pas se laisser impressionner par l’affichage gore de ce film sur la photo de couverture du DVD, pas adaptée à mon avis, une photo de deux fausses fillettes à nattes en manteau gris dans le jardin d’hiver d'une clinique d'un autre temps aurait mieux convenu… Car ce "Sisters" de Douglas Buck est plus romantico-fantastique que l’original de Brian de Palma malgré ses quelques scènes sanguinolantes filmées façon rétro en hommage au giallo* italien (procédé du rack zoom sur une musique ad hoc : très efficace pour effrayer). Douglas Buck est pétri de bonnes influences, de Hitchcock au Polanski de "Répulsion", en passant par "Personna" de Bergman et le nouvel Hollywood, comme celui de "Cruising" de Friedkin, par exemple, qu'il cite pour sa bande son en post-synchronisation créant un univers de malaise. Mais, comme on peut l’écouter dans le suppléments du DVD, c’est de Cronenberg que Douglas Buck se réclame pour "Sisters" (la fin du film est totalement dans l’esprit Cronenberg). Du film de De Palma, il dit qu’il a développé son contenu sous-jacent, ce thème de l’oppression patriarcale qui l'obsède : c’est l’originalité de ce remake qui aboutit à "une union métaphorique triomphale" de deux femmes, comme il le dit lui-même, quand la version de De Palma était nettement plus intellectuelle et créative débridée seventies.
* le giallo est un genre italien "polar sanglant" des années 60 dont le nom vient de la couleur (jaune) d'une collection de livres policiers de l'époque.
-----
La journaliste Grace Collier enquête sur des morts suspectes à la clinique Zurvan dirigée par le Dr Lacan (!). En le suivant, elle assiste à une dispute entre Lacan et son assistante, la douce Angélique. Plus tard, un jeune médecin, le Dr Wallace, ramène Angélique en ville qui l’invite dans son appartement et le séduit. La jeune femme explique au Dr Wallace qu’il ne faut pas réveiller Annabelle sa sœur jumelle et l’envoie acheter un gâteau d’anniversaire pour elles deux. Pendant ce temps, Grace Collier entre par effraction dans le cabinet du Dr Lacan et regarde sur ses écrans vidéo un drôle de spectacle : une jeune femme brune est en train de tuer un homme sur lequel elle s’acharne à coup d’aiguille à tricoter. Plus tard, elle se rend compte que la scène a lieu dans l’immeuble d’en face au quatrième étage, elle prévient aussitôt la police. Dans la version de De Palma, Grace Collier, la voisine, voyait la scène en direct de sa fenêtre, il n’existait pas de vidéo et de téléphone portable… Dans la version de De Palma, l’amant d’un soir d’Angélique était un homme noir mais Douglas Buck n’a pas voulu traiter tous les problèmes à la fois dont le racisme.
Tandis que la police arrive sur les lieux, Angélique a appelé le Docteur Lacan au secours, ce dernier lui injecte un traitement de son cru et fait disparaître le cadavre. Chez De Palma, il était caché dans le canapé. Quand la police sonne à la porte, Angélique est redevenue un ange et les policiers traitent Grace Collier d’affabulatrice. Dépitée, Grace Collier va rendre visite à l’ancienne assistante du Docteur Lacan qui l’a quitté 27 ans auparavant…
Les indices de la progression dramatique sont habilement semés par quelques phrases, le fiancé de Grace lui demande si elle ne va pas retomber malade, Angélique dit à Grace en la rencontrant qu’elle lui rappelle quelqu’un, le Docteur Lacan aurait été le mari d’Angélique.
Filmé pendant la première partie de façon assez classique, le film se métamorphose peu à peu en film d’horreur, grâce à l’insertion des documents du passé tournés en vidéo noir et blanc qui font progresser le récit vers sa dimension horrifique : ce drame soigneusement occulté dont aucun des protagonistes ne s’est remis, ce secret inavouable, dont chacun porte la culpabilité et la honte, conduit les personnages à une sorte de folie meurtrière bien qu’à volonté réparatrice. D’où cette fin rédemptrice par l’horreur, point de vue du spectateur mais pas le point de vue du personnage ! C’est ce qu’explique Douglas Buck, je pense, quand il dit que l’individu se définit par rapport au regard de la société, qu’il a voulu traiter des thèmes de l’identité et de la différenciation sexuelle, et par dessus tout, de la répression patriarcale empêchant la réunion de deux femmes.
Côté casting, on a deux icônes mode avec une classe terrible : Lou Doillon et Chloé Sevigny, prenant le parti de jouer sobrement, profil bas, parfaites. Parti pour tourner avec Asia Argento, celle-ci quitte le projet, Douglas Buck la remplace par Anna Mouglalis, c’est pire, elle claque la porte une semaine avant le tournage, il rencontre Lou Doillon in extremis qui accepte d’interpréter Angélique. Dans le rôle de la blonde Grace Collier, Chloé Sévigny.
En compétion au festival de Gerardmer, le film ne sort pas en salles en France mais directement en DVD. Il semble que la production ait hésité, sans doute à cause de la réputation sulfureuse de Douglas Buck qui avait terrorisé le festival de Deauville avec son éprouvant "Family portraits" où ceux qui avaient eu le courage de le supporter avaient décelé un auteur prometteur… Pourtant, "Sisters" est d'abord moins violent et gore que beaucoup de films d'horreur contemporains, et surtout, il s'agit d'un vrai réalisateur proposant un vrai projet de cinéma. Le DVD comporte les deux versions de "Sisters" (de Palma 1973 et Douglas Buck 2007), intéressant de les comparer, beaucoup de fidélité à De Palma pour le scénario, mais, on est loin des années 70 où tout était permis dans la mise en scène! Brian De Palma a creusé la veine horreur loufoque avec échappées oniriques quand Douglas Buck en a fait un objet plus académique, un thriller fantastique tendance horreur, un peu rétro ou plutôt intemporel avec une ambiance entre malaise et nostalgie...
Voir aussi la critique du blog Matière Focale qui avait ce film vu en projection test l'été dernier …
Note CinéManiaC :
Notez aussi ce film !

Mots-clés : cinéDVD, cinéactuel, cinéma américain, Sisters, Douglas Buck


































































